Karl, Christian et moi

J’ai été formé dans une école dite de commerce, c’est-à-dire en fait de finance, de management et de marketing, élevé au lait des cours de théorie économique libérale, une école où s’enseignaient et se pratiquaient des valeurs de liberté et de responsabilité. Ces belles valeurs m’ont façonné. Mais peut-on croire la théorie libérale pour laquelle être libéral suffit ? Car alors, où est la responsabilité ?

Nous sommes pris dans une époque qui nous met en demeure de choisir dans une alternative fermée : pour le modèle démocratique et économiquement libéral, ou pour un modèle autoritaire et népotique ? Et l’on voit bien, avec la polarisation entre l’Occident et la Chine (ou la Russie), que nous allons vraisemblablement être enfermés de plus en plus dans cette alternative.

Cela est bien ennuyeux. Particulièrement si, comme moi, on adopte de plus en plus une clé de lecture environnementale.

Car cette urgence qui s’impose peu à peu ne se satisfait guère du tropisme économique libéral. Je ne crois pas que la mécanique du marché amènera les acteurs à prendre des décisions responsables en matière environnementale. En polluant ou en sur-consommant, je ne nuis qu’à autrui et au futur donc, même si, à titre individuel, je ne m’en fous pas (reste à voir jusqu’où), en tant qu’agent économique ou politique cette fois, mes décisions sont déterminées par des facteurs qui ne prennent que peu en compte ces dimensions[1]. Je peux continuer à dilapider les ressources[2] et décimer la vie autour de moi sans sanction à court terme ; ou, s’il y en a une (on voit qu’elle se profile), elle apparaît toujours après le désastre et non pas avant, et mes actions resteront indéfiniment en retard d’une catastrophe.

Je ne crois pas non plus aux promesses d’un progrès technologique qui permettrait de poursuivre l’accélération de notre cycle de production/consommation, tout en le découplant de la destruction des ressources. C’est pourtant le principe même du développement durable. Mais ce concept me semble un exemple de biais cognitif : le progrès technique nous a toujours sauvés, donc ça va continuer. L’exposition répétée à cette idée crée la confiance. Mais rien ne la soutient vraiment dans le cas présent.

Pour ma part, j’ai une appréciation qui démystifie un tantinet le génie humain : c’est simple, je trouve que nos technologies sont grossières. Nous ne savons que puiser dans le vaste coffre aux trésors que nous offre la nature et broyer en masse ses perles et diamants, avec force énergie, avec brutalité, sans finesse ni douceur. Ces termes vous surprennent ? Pensons à la sobre pureté des écosystèmes, à la performance énergétique de la moindre aile, du moindre mouvement animal ou de la photosynthèse ! La nature accroit sans cesse son capital. Notre technologie ne sait pour l’instant que le dilapider[3].

Finalement, je ne suis pas très impressionné. Du coup, je ne vois pas comment ces technologies encore primitives pourraient d’un coup devenir aussi raffinées et circulaires que la nature. Je n’y crois pas.

Bref, je ne nous sens sauvés ni par le libéralisme économique, dont les agents sont fondamentalement insensibles aux externalités écologiques, ni par le progrès technique, que j’aime assez en principe mais qui ne me paraît pas proche de pouvoir apporter des solutions à notre urgence environnementale[4].

Mais, s’impatiente le lecteur que mes raisonnements irritent, soyez donc un peu concret : décidez-vous ! Que choisissez-vous : le modèle démocratique et libéral, ou la dictature ? Et voilà le « biais du cadrage serré ». Celui-ci correspond à notre propension à réduire les options qui s’offrent à nous. Il nous empêche de voir des possibilités. Nous nous trouvons sommés de choisir une option dans des alternatives fermées.

Et voici une deuxième alternative fermée, qui me parait aussi mauvaise que la précédente : si vous n’êtes pas pour la croissance économique perpétuelle, c’est donc que vous êtes décroissant ? Alors, croissance ou retour à l’âge de pierre ? Répondez-moi, que décidez-vous ?!

Pardon mais je ne réponds pas à des questions aussi fermées. Pire encore, je m’autorise à finasser…

La question de la croissance économique est extrêmement intéressante. Elle me semble même un nœud de notre futur. On pourrait penser, naïvement, que reconduire chaque année la même production de richesse, avec les mêmes volumes d’investissement, les mêmes dépenses de formation, les mêmes budgets de R&D suffirait à soutenir les progrès humains, notamment technologiques et sociétaux. Et pourtant, si un égaré parle de geler la croissance, il est taxé d’obscurantiste. De pithécanthrope. D’ours des cavernes. Cet anathème est pourtant illogique.

Car, si le volume économique reste constant, pourquoi le système ne reste-t-il pas stable, donc créateur de progrès ? Or sans croissance, semble-t-il, on s’appauvrit… Mais pourquoi ? Et est-ce bien vrai ? Pas exactement : pour être plus précis, la majorité s’appauvrit. Ces corrélations entre la distribution des richesses et la croissance aux XIX et XXème siècles ont été bien observées par des économistes.

Pourtant, on sait que la croissance est une maladie environnementale grave (et même mortelle ; mortelle pour les autres espèces à coup sûr, la suite reste à voir).

Sommes-nous donc condamnés à faire tourner sans cesse plus vite la roue du cycle production/consommation, qui détruit notre système de ressources de vie ? Pauvres hamsters… Ou bien, revenons à la racine du mal : pourquoi la croissance est-elle cette nécessité vitale dans le système économique ?

Je pense que la réponse n’est pas facile à affronter. C’est pourquoi la discussion est généralement si houleuse. Il existe sans nul doute des voies qui sortent des alternatives toxiques, seulement elles remettent en cause des principes bien ancrés.

Pour ma part, j’en suis venu à la conclusion suivante : la croissance est indispensable à la paix sociale parce que, dans le système économique, certaines ressources investies sont prioritaires par rapport à d’autres dans la distribution des richesses produites et que, bénéficiant de cet avantage, elles reçoivent une rentabilité supérieure au rendement économique global. Elles sont sur-rémunérées et elles se servent en premier. En financement de projet, on appellerait cela une « cascade de flux »… D’autres ont parlé de « ruissellement » : c’est la même image[5] !

C’est vraisemblablement le cas de la ressource capital vis-à-vis de la ressource travail, dans l’arbitrage de la distribution des richesses. Le capital se sert en premier et il est gourmand. Ainsi, s’il n’y a pas une sur-croissance, il ne reste pas assez de pépettes pour la rémunération du travail (ou des autres modes de rémunération du citoyen), et la majorité s’appauvrit.

C’est là que vous voyez certainement poindre la question ironique que je m’adressais à moi-même dans le titre de cet article : serais-je devenu un marxiste qui s’ignore ? Et en plus, sans avoir lu « Le capital » ? Diable ! Que vienne à mon secours mon prof d’économie classique !

Je ne suis pas économiste mais je ne pense pas que la question se limite à la priorité distributive capital/travail et à leurs rendements différenciés. Il peut y avoir d’autres aspirateurs à croissance[6].

En tout cas, on ferme l’intelligence humaine tant qu’on enjoint aux autres (et à soi-même) de répondre à des questions fermées du type : modèle démocratique et forcément économiquement libéral[7], ou bien dictature ? Progrès technologique idéalisé, ou bien idéologie coupable de la décroissance ?

Posées en alternatives fermées, ce ne sont pas des questions fertiles. Elles nous empêchent de voir des possibilités.

Il faut sortir de ces alternatives toxiques et autoriser d’autres idées. Une société qui propose aux citoyens de réfléchir en des termes aussi caricaturaux n’est pas une organisation authentiquement fiable[8].

Autoriser les questions dérangeantes est vital dans toute organisation. C’est ce que cet article du lundi[9] propose, avec cette interrogation, que j’adresse à toute personne de bonne volonté : quel modèle économique, sociétal et juridique rendrait le progrès technique et social compatible avec la « stagflation »[10] ? Il n’y a aucune raison que cela n’existe pas, mais certainement pas dans le type d’économie que l’on connaît.

Joyeux Noël !

 

Article rédigé en prolongement des discussions avec un ami cher, Christian Grillot, indéfectible marxiste et humaniste merveilleux, parti trop tôt voici deux semaines.

 

[1] L’impact sur le capital naturel est une externalité non monétisée, en termes plus académiques.

[2] Au sens large : le sable, les métaux rares certes, mais aussi la biodiversité, la qualité de l’air, la disponibilité et la qualité de l’eau, tout cela ce sont des ressources. On peut toutes les considérer par nature comme des biens communs, même si l’exploitation ou la gestion peuvent en être concédée. Et même la température extérieure est un bien commun, puisque (c’est incontestable dans nos villes même pour un climato-sceptique), tous et chacun contribuent à son élévation ou à sa régulation….

[3] Quoi, nos voitures ont encore des batteries lourdes, peu recyclables, gavées d’électricité produite dans des mausolées de béton ? Quoi, ce ciment est le produit de l’extraction de matières premières par abattage ou ripage, de son concassage, de sa cuisson dans des fours rotatifs à 1450 ° C ? Quoi, il nous faut encore des routes et des trottoirs dont le goudron encapsule les sols ? Et quoi, nos avions, nos fusées sont encore propulsés par combustion et éjection ?… Quelle rusticité, et combien de temps faudra-t-il pour que le génie humain s’approche un tant soit peu de la délicatesse et de l’efficience frugale de la nature ?!

[4] J’ai pris l’exemple de la mobilité parce que l’évolution récente des voitures, qui accompagne la « révolution » électrique sans doute pour la rendre attrayante, produit des véhicules de 2 tonnes de concentré industriel, et donc de pollution, pour trimballer une charge utile (vous et moi) de 80 kilos… J’y vois une démonstration caricaturale que loi du marché + technologie produiront encore longtemps du business as usual, ou au mieux des améliorations marginales face aux enjeux. J’aurais pu évoquer les smartphones et les data-centers, dont 70% sont occupés par des vidéos de chats, de chiens, de furets ou, bien plus encore, par des vidéos porno, selon un ami bien informé qui ne cesse d’en construire (des data-centers !)

[5] … Qui suppose que la rivière continue de couler à flots.

[6] La gourmandise du capital est en tout cas un exemple dont nous pouvons faire l’expérience. Dans mon métier, l’immobilier, ce sont 8 à 10% de rentabilité cible pour des capitaux investis dans des projets bénéficiant de la démonstration de plusieurs années d’exploitation rentable, 12 à 15 % pour de l’immobilier à risque, 20 ou 25 % pour du capital-venture… De tels rendements ne représentent pas la prime de risque, comme on le prétend généralement : ils sont trop excédentaires pour cela. Il y a quelque chose de systémique, pour que se maintienne une si forte incohérence avec le rendement économique réel, alors que le capital est tout sauf rare. Je penche pour le monopole de la propriété des moyens de production, mais la question est ouverte.

[7] Modèle démocratique et économie libérale sont allés de pair dans l’histoire récente, mais il va falloir se reposer la question. L’interdiction de la pensée dissidente en Chine et la surveillance des citoyens par l’Etat, ce n’est certes pas la même chose que leur tracking par les Gafa en Occident et la primauté donnée aux opinions minoritaires clivantes par les algorithmes des réseaux sociaux… Il n’empêche que le droit à l’information et la liberté de pensée sont questionnés, à des degrés différents, dans les deux cas.

[8] Pour illustration, voici le scénario catastrophe d’une société mondiale « authentiquement pas fiable du tout » : si le constat que je relaie ici est exact, alors la pénurie des ressources accélèrera la concentration des richesses (que l’on constate déjà). Les pays puissants prédateront les pays faibles, et au sein de chaque pays, les relativement plus puissants prédateront les relativement plus faibles. Cela n’est pas nouveau mais à la puissance dix ou cent ou mille, ça peut faire très mal !

[9] Pourtant je ne suis pas de mauvais poil 😊

[10] On est pris au piège des mots. Encore une fois, la reconduction du même volume de richesses produites ne devrait pas être une « stagnation ».