SOMMES-NOUS TOUJOURS IMMORTELS ?

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Ces jours-ci, au milieu d’informations bien sombres, une petite mélodie fredonne que « ça ne sera plus pareil après » et que l’on va « changer des choses ».

Certes la prochaine fois nous serons mieux préparés aux crises sanitaires de type pandémie. Mais ceux qui entonnent ce refrain singulier aspirent évidemment à de plus grands changements. Et en effet, nous pouvons tous constater que les émissions de gaz à effet de serre ont chuté dans le monde, qu’il n’y a plus de bouchons dans Paris, qu’à Venise, les eaux de la lagune ont retrouvé une transparence cristalline et que partout en ville on ré-entend les trilles des oiseaux… Il paraît même que de petits animaux sauvages s’aventurent à nouveau dans les rues désertes de nos cités.

Certains humains se prennent à rêver que l’on ne recommencera pas « comme avant », en tout cas pas exactement…

Relancer, d’accord, mais quoi ?

Mais est-ce réaliste ? De la part de ceux qui préparent l’après, politiques et chefs d’entreprises notamment, on n’entend parler que de « relance ». Et il est certain que le problème qui va se poser à très court terme est de remettre en route la machine actuelle, pas d’en inventer une nouvelle. Sans doute beaucoup de responsables penseront-ils : « surtout on ne change rien, ce n’est pas le moment ».

Et quand viendra-t-il, ce moment ? L’idée même de « transition » environnementale suppose des marges de manœuvre, dégagées par le système en place et autorisant des investissements moins rentables, ou qui ne le deviendront que plus tard, lorsque, par exemple, l’économie valorisera enfin les externalités environnementales.

En réalité, on peut légitimement craindre que ces marges de manœuvre ne soient déjà en train de s’amenuiser jour après jour. Sans même que les pires prédictions des collapsologues ne se vérifient, il est loin d’être certain que nous aurons, demain, autant de moyens financiers qu’aujourd’hui pour agir. Il m’arrive même de penser que les difficultés que rencontrent nos économies sont de plus en plus brutales. Et alors il est urgent d’immobiliser nos capitaux financiers dans des investissements durables, tant qu’il reste des moyens disponibles et des choix possibles.

Les plans de « relance » qui s’annoncent pourraient bien être un point d’inflexion, le moment où se concrétise la réduction des marges de manœuvre de nos économies. Car ils se présentent comme des plans publics faramineux entièrement financés à crédit. Et le crédit est fait pour être remboursé. Même s’il coûte relativement peu d’intérêts (pour l’instant seulement, d’ailleurs, car la dette de l’Etat français est constamment refinancée – aucun budget n’ayant atteint l’équilibre depuis 1976).

Entre la nécessité de soutenir maintenant les emplois et les activités là où ils se trouvent, et celle de rembourser demain des emprunts fabuleux, le risque d’amputer fortement notre capacité de ré-orienter l’économie, sur certaines pistes moins chaotiques que d’autres, est majeur.

Bien sûr, la crise sanitaire ne remet pas en question, en soi, le modèle économique linéaire (extraire-transformer-consommer-jeter). Mais si c’était le moment de se poser la question : « Relancer, d’accord… mais quoi ? Quelle stratégie poser derrière cette relance ? »

Comme tout investissement, la relance doit préparer l’avenir… A fortiori lorsqu’elle est à (très) grande échelle

En tant que citoyens et acteurs, nous devons réagir si les gouvernements demeurent dans l’idée d’un plan marshall des productions néfastes et des consommations méphitiques… Recette éculée qui date d’avant la prise de conscience écologique. Si c’est seulement cela, alors nous verrons s’accélérer nos erreurs car, les commettant davantage à crédit, nous verrons l’économie mondiale se pencher encore plus en avant dans son déséquilibre. 

Mais on peut aussi espérer que la manne pourra être pensée politiquement, c’est-à-dire poser une certaine vision de l’avenir. Et donc bénéficier, en partie, à l’accélération de l’économie de la transition écologique. Les politiques auront-ils la clairvoyance et le souffle nécessaires ? Ou bien, paralysés par la peur de l’inconnu, ne feront-ils que tenter de rétablir l’état précédent, sans prendre conscience qu’ils dévorent l’avenir de la planète à crédit ? Un double emprunt au futur…

La vaste relance qui s’annonce ne doit pas seulement viser un objet de court terme (elle le doit aussi, bien sûr). Mais comme tout investissement, elle doit aussi préparer l’avenir. A fortiori à cette échelle. Et d’autant plus que l’avenir s’annonce difficile (ce qui est acquis).

Agir sans tarder puisque rien d’humain n’est immortel

Tout dépend de la conviction, dont on se trouve animé ou pas, que l’urgence environnementale est là et qu’en même temps nos moyens s’amenuisent… Et, ainsi, que tout ce crédit, monstrueusement gonflé aux dépends de la planète (ce n’est pas un lien de cause à effet, mais il y a corrélation), finira mal. Pour moi, immobiliser l’argent, tant qu’il y en a, dans les bons investissements d’avenir est essentiel et urgent.

Il faut donc aussi renoncer à la croyance béate que l’Etat peut éternellement s’endetter. Que l’émission obligataire est une distribution d’argent permanente sans gravité, puisque nous sommes immortels. Cette pathologie bien connue est pour ainsi dire de nature psychologique, et je l’avais commentée en son temps dans un de mes livres (La nouvelle relation public-privé aux éditions Eyrolles). C’est un crédo fatal. Il faut abattre cette idole.

Ici pour un extrait de « la nouvelle relation public-privé » éclairant la pathologie de l’Etat qui se croit éternel.

Et là pour un autre extrait du même livre, analysant les perspectives budgétaires de la dette de l’Etat en France.

Ce serait un « bien » paradoxal que la fragilité de nos existences, que nous rappelle durement le covid-19, nous convainque aussi que rien n’est immortel ou éternel : ni l’Etat, ni le crédit, ni l’accumulation du capital… ni même notre civilisation… Et qu’il faut donc agir maintenant, tant que nous en avons les moyens, pour espérer ne pas subir demain.

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